Lutter contre les vagues de haine sur Twitter.

Cela arrive de plus en plus souvent sur Twitter : une déclaration déclenche des réactions d’internautes qui vont bien au-delà de la simple offuscation ; lorsque ce n’est pas une insulte c’est carrément une menace de mort. Je ne vais pas ici rappeler de quoi il a été question ces derniers temps d’une part pour ne pas avoir l’air de prendre parti et d’autre part parce que – hélas – ce phénomène sera fatalement amené à se reproduire.
Des drames sont déjà survenus, d’autres surviendront. Mais je veux tenter ici une analyse un peu différente de ce que l’on a pu lire ici où là car affiner notre connaissance et notre perception de ce qui arrive devrait permettre de nous donner les bonnes armes en retour.
Commençons donc par la phrase, le tweet, la déclaration qui déclenche tout. On ne le dit pas assez mais pour réagir au point de menacer de mort l’auteur* il faut un cheminement intellectuel pas nécessairement complexe à suivre : premièrement prendre l’attaque pour soi-même. En s’appropriant la phrase on lui donne une tournure personnelle. Peu importe que la personne visée était tel ou tel personnage public, « je me sens visé« , « je suis directement touché » par la phrase en question, donc je réagi comme si c’était moi, personnellement qui était attaqué. Si X a écrit que Y était un (peu importe) je vais m’instituer défenseur de Y quand bien même je ne le connais pas autrement que par la télévision, la radio ou internet. Cette réaction a sa logique, compréhensible de surcroît. Il faut par contre se demander pourquoi elle dégénère d’entrée de jeu en menace de mort. Je vais convoquer ici la sociologie. J’estime que le plus souvent c’est par manque de vocabulaire que le répondant en arrive à cette extrémité. Incapable de nuancer son opposition il va tout de suite « au maxi« , à la menace de mort.
Permettez-moi ici une digression pour illustrer mon propos. J’attendais un jour l’autobus bus à un arrêt. A coté de moi deux adolescents, un garçon et une fille visiblement en couple. La discussion qu’ils avaient portait sur un désaccord. En résumé le garçon tentait de convaincre sa copine qu’il avait raison mais faute de trouver des arguments convaincants il ponctuait chaque phrase ou presque d’un « sur ma vie ! » qui en toute logique n’appelle aucune réponse. Les trois ou quatre minutes que j’ai passé malgré moi comme témoin de cette scène me démontrait que l’usage systématique de ce « sur ma vie ! » ne venait pas du peu de prix que le garçon accordait à la sienne mais d’un manque criant de vocabulaire. Il n’avait en tête que cet argument pour se défendre car tout simplement il ne savait pas en utiliser d’autres.
C’est à l’aune de cette courte histoire que je pense que la plupart des réactions sont de cette ordre. Je me dépêche toutefois d’ajouter que certaines réactions directes sont assumées et que l’auteur trouve dans la polémique une justification de ce qu’il pensait déjà. Autrement dit – et pour être bien clair – la menace de mort était déjà là, quelque part en l’air, et il ne restait plus que l’étincelle pour la publier, l’écrire sur Twitter. Dans ce cas précis la polémique, la phrase de départ sert en réalité de prétexte.
J’en viens donc à la seconde phase de mon analyse, comme lutter contre cela ? Lutter en amont est malheureusement illusoire. Quelles que soient les mesures prises il restera toujours un reliquat d’invidus prêt à écrire une menace de mort sur Twitter, par pure bravade ou par volonté directe de vouloir la mort de la personne en question. Je l’ai lu, nous l’avons vu, la victime a annoncé vouloir porter plainte systématiquement. C’est précisément là où il est possible de faire quelque chose. Pas pour ce cas non, il est trop tard, mais pour les suivants. Il faut se donner les armes de pouvoir répondre à la vitesse à laquelle ces menaces de mort affluent.
Prenons l’exemple d’une plainte. Il faut déposer la plainte ; il faut ensuite que celle-ci soit examinée, qu’elle soit déclarée recevable et l’enquête peut alors commencer ; pas avant. Ici entre en jeu deux organismes tiers à savoir Twitter et le Fournisseur d’accès à internet, le FAI. L’enquêteur va envoyer une demande à Twitter pour récupérer l’adresse IP du tweet incriminé. Il doit ensuite envoyer cela au FAI qui doit en retour identifier le propriétaire de l’adresse IP. C’est un circuit simplifié mais on voit déjà les écueils et les lenteurs d’un tel système. Il va s’écouler des semaines au mieux, des mois au pire avant que l’auteur des menaces de mort soit inquiété. Et encore, en fait d’inquiétude ce ne sera dans un premier temps qu’une convocation de police ; le procès est encore bien loin à supposer qu’il ait lieu un jour. Quant au compte Twitter il n’est pas suspendu ou s’il a été il ne l’est plus.
Cette description doit nous conduire à imaginer une autre façon de faire car si notre système judiciaire sait réagir à une menace de mort il ne sait pas réagir lorsqu’il y en a des centaines en quelques jours, voire en quelques heures. Par conséquence je suggère la création d’un « plan » à l’image du plan ORSEC pour les inondations ou du plan Blanc pour les accidents les plus graves.
La machine judiciaire doit être en capacité de mobiliser autant de personnel que nécessaire pour traiter dans les heures qui suivent ce déferlement de haine. Ce que je vais décrire est théorique, charge aux politiques et aux différents professionnels de traduire cela dans la loi.
Ainsi dans mon esprit la victime ne déposerait pas plainte individuellement mais autoriserait un organisme à scruter les réponses au tweet initial. Comme cela la menace de mort est lue en premier non pas par la vicime mais par un OPJ qui peut donc caractériser l’infraction. Twitter doit être de la partie et devra lui aussi mobiliser ses équipes afin de collecter toutes les adresses IP de toutes les réponses, des bonnes comme des mauvaises, autrement dit sans attendre de demande officielle d’un procureur. Filtrés par l’OPJ seuls les tweets réputés délictueux passent ensuite chez le FAI qui procède à l’identification. Ici c’est une véritable course de vitesse qui s’engage et avant même le procès pour « menaces de mort » il faudrait – a minima – que l’auteur de ces menaces  puisse voir son compte suspendu tout le temps de l’enquête et pour ce motif précis ; il y a bien suspension du compte mais non pas par Twitter et pour cause de « violation de la politique du site » mais par la machine judiciaire, Twitter ne faisant que s’y conformer.
C’est qu’en l’espèce il faut lutter contre une notion terrible : l’impunité. Tranquillement installé derrière son écran l’auteur de la menace de mort sait qu’il ne risque rien ou presque. C’est surtout que rien ne se passe une fois la menace écrite, ou plutôt cela se passe comme il l’espère : réponses à son tweet pour lui donner raison, sans parler des « like » et autres « RT ». Alors qu’en fait il faudrait rendre ce tweet invisible et engager les diligences pour mettre un visage derrière une telle déclaration.
Notre arsenal judicaire est très en retard et surtout totalement inadapté à répondre à ces menaces d’un genre nouveau. Alors ou bien on décide de prendre ce problème à bras le corps et l’on crée un circuit d’investigation totalement nouveau ou bien on reste avec les outils dont on dispose aujourd’hui et nous pouvons déjà écrire que rien ne sera résolu pour la prochaine fois.

* Comme à chaque fois sur ce blog le féminin est implicite.

À propos de VincentB

"Né citoyen d'un Etat libre, (...) quelque faible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d'y voter suffit pour m'imposer le devoir de m'en instruire" [Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social]
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